Sujet : le développement du pouvoir d’agir (DPA) des personnes accompagnées 

Auteur : Jean-Luc Cousineau – Vice-président Uriopss IDF. Edition : 20 juin 2020

 La réduction de la pauvreté passe aussi par le développement du pouvoir d’agir  

La pauvreté entraîne un manque de contrôle sur sa propre vie. Les options et les choix sont limités et contraints par les circonstances de la vie et les actions des institutions. Les personnes en situation de pauvreté ont peu de marge d’erreur dans les choix qu’elles font, tant les conséquences de mauvaises décisions peuvent être graves. De plus, alors qu‘elles sont souvent accusées de faire des mauvais choix, elles font en réalité souvent face à des choix impensables entre des options inacceptables. Souvent, elles n’ont pas leur mot à dire dans les décisions prises à leur place par des personnes qui ont autorité sur elles. La pauvreté peut être synonyme de soumission et de dépendance forcée à l’égard des autres, entraînant une perte de dignité et une déshumanisation. La perte de contrôle ainsi qu’un choix limité augmentent le risque et peuvent saper les chances de sortir de la pauvreté, tout en créant un sentiment d’insécurité et de peur.[1]

 Les privations, les maltraitances, le manque, génèrent des souffrances physiques et morales auxquelles les personnes réagissent par la consommation d’énergie uniquement orientée survie. Cela altère le contrôle sur leur propre vie pour s’en sortir et cette dépossession progressive de leur pouvoir d’agir soulignent l’importance temporelle de ne pas laisser durer cette situation et de mettre en œuvre au moins 1 étape préalable : 

  • Positionner les personnes concernées tout de suite en situation de « co-constructeur » d’un projet pour s’en sortir. 

Le déploiement de cette démarche de « re-développement » du pouvoir d’agir similaire à l’ingénierie de projet nécessite une définition de l’accompagnement envisagé. Il s’agit de prendre en compte un ensemble de facteurs du parcours de la personne, sans réduire l’accompagnement à la conformité d’un ensemble de critères isolés, de baliser le tout dans un temps estimé à travailler par les parties. L’accompagnement ne peut donc pas être validé ponctuellement ;

Pour sortir de la pauvreté, l’équipe pluridisciplinaire composée de psychologues – soignants – travailleurs sociaux est chargée de préparer et de réaliser l’étayage du projet ; L’être humain est complexe, les causes d’une situation de pauvreté sont multifactorielles, un seul métier est donc insuffisant. Le regard croisé et convergeant de cette équipe n’est pas de trop. Ce document précise également les modalités d’entretien de la pluridisciplinarité qui n’est pas innée et qui a besoin de méthode pour devenir thérapeutique.[2]

En allant régulièrement à la rencontre,  le travail engagé est un processus dynamique qui requiert un travail de négociation permanent et délicat (avec une tension permanente entre autonomie et ingérence) et de suivi qui nécessite des échanges à la fois formels (rendez-vous, consultations) et informels (téléphone, courriers), dont le nombre, l’occurrence et la nature ne peuvent être déterminés à l’avance.

Il est l’objet de négociations critiques pour maintenir un climat de confiance entre accompagnants et accompagnés car le consensus sur les normes et les valeurs – ce qui est tolérable pour l’un ne l’est pas pour l’autre – est difficile à atteindre.

Donc pour passer de la situation A de pauvreté (impuissance – conditions délétères) à la situation B (disparition ou diminution du sentiment d’impuissance) les professionnels vont dégager la route de ce qui s’interpose entre les personnes accompagnées et les changements  à réaliser. Le déblocage de la situation passe par l’émergence d’une nouvelle possibilité d’agir pour dépasser ou contourner l’obstacle apparent. Le développement du pouvoir d’agir en question n’est pas quelque chose qui se reçoit ou qui se donne, il s’acquiert et se développe progressivement avec une aide extérieure. Les postures particulières des professionnels seront nécessairement proches des techniques pédagogiques. Aider n’est plus seulement soulager, ni guérir, ni dénoncer mais permettre à l’autre de franchir un obstacle, point de départ de l’action à engager.

Cette démarche peut être facilitée par l’utilisation d’outils numériques et la mise à disposition de technologies qui favorisent, entre autres, l’expression des besoins et les conditions de partenariat soignants-soignés ; 

Pour faciliter ce fonctionnement pluri-professionnel et participatif, l’association que je dirige s’est lancée dans la construction d’un outil numérique collaboratif (ACX) destiné à favoriser la co-construction du parcours d’accompagnement entre les professionnels et les résidents, notamment en leur permettant de repérer et hiérarchiser ensemble leurs désirs, demandes, besoins et les forces des personnes accompagnées[3]. 

Une fois les besoins évalués par chaque professionnel de manière individuelle, il est difficile d’identifier le besoin prioritaire. La création de cet outil collaboratif vise à aider et à associer les personnes concernées dans cette démarche de priorisation. Principe de base du développement du pouvoir d’agir. Dans le prolongement des rencontres (environ 1 toutes les 3 semaines), le besoin est repéré par un professionnel et/ou par le résident et enregistré via le logiciel. Accessible via Internet, il est soumis pour avis et pour préparer la recherche de moyens à mettre en œuvre pour le solder. Un planning de réalisation est discuté autour de chaque besoin/moyens.  L’algorithme du logiciel permet de faire varier le poids du besoin en fonction d’un intervalle d’entretiens et ainsi permettre à un temps de donné, de sortir la liste des besoins présenté par ordre d’importance. Cette feuille de route sert de guidance à tous et d’aide efficace au développement du pouvoir d’agir. 

 Les informations saisies sont accessibles par toutes les parties prenantes. 

Après 3 ans d’expérience, cette démarche exige des accompagnants des capacités d’adaptation et une remise en question permanente de leur périmètre d’action au vu de chaque situation ;

Cette conception vise à utiliser les compétences et savoirs faire des personnes, qu’elles soient malades, en précarité, ou en situation de pauvreté, elles doivent être reconnues, valorisées et prise en compte, c’est un principe de base. 

Cette approche évite la dépendance à la subvention qui s’installe insidieusement, l’envie de s’en sortir par soi-même est de moins en moins évident et ce risque ne doit pas être pris. Elle entraine la mise en œuvre de postures adaptées à la personne accompagnée, elle inclus la notion de temporalité dans la mise en œuvre d’actions co-construites et favorise le repérage des valeurs créées par la personne accompagnée paramètre de l’évaluation à prendre en compte.

[1] Rapport Les dimensions cachées de la pauvreté ATD quart monde et université d’Oxford

[2] Cf. travaux de Tosquelles psychiatre -sur le sujet

[3] Les besoins repérés sont les déclinaisons des demandes qui sont des déclinaisons des désirs.